EVALUATION PERCEPTIVE EN AVEUGLE DE LA DYSPHONIE

UNE NECESSITE ? MISE EN EVIDENCE DES PROCESSUS TOP-DOWN ET DE LA CAPTURE ATTENTIONNELLE

Sabine Mérienne, Alain Ghio, Antoine Giovanni

Laboratoire Parole et Langage, CNRS UMR 6057 & CHU Timone, Université Aix-Marseille

alain.ghio@lpl-aix.fr

Objectifs

En pratique clinique, l’écoute attentive en direct de la voix du patient dysphonique reste essentielle, notamment dans un but d’évaluation et de bilan. Pourtant, il est bien connu que “la perception de la réalité sonore n’est pas un enregistrement direct de la réalité. C’est une construction mentale opérée à la suite d’un traitement de l’information disponible, contrainte par nos sens ainsi que nos habitudes sélectives“ (Gaillard et al., 2007) Notre objectif est de mesurer l’impact sur un auditeur de l’information dont il dispose, comme la connaissance a priori de l’état du patient dans l’évaluation perceptive de la voix de ce patient.

Matériel et méthodes

Nous avons sélectionné 80 locuteurs (H et F) dysphoniques enregistrés plusieurs fois sur de la lecture de texte dans le service ORL du CHU Timone à Marseille. Pour chaque locuteur, nous avons gardé une paire de voix enregistrée dans des circonstances différentes ayant donné lieu à des qualités variables (suivi longitudinal …)

Dans un premier temps, 7 auditeurs (3 orthophonistes, 3 ORL, 1 phoniatre) ont été soumis en aveugle à l’écoute de ces paires de voix. Pour chaque paire, l’auditeur devait juger si la voix A (de statut inconnue) était [Nettement plus dysphonique] ou [Plus dysphonique] ou [Légèrement plus dysphonique] ou [Equivalente] ou [Légèrement moins dysphonique] ou [Moins dysphonique] ou [Nettement moins dysphonique] que la voix B (de statut inconnue).

Dans un deuxième temps, quelques semaines plus tard, sous prétexte de tests complémentaires, les mêmes auditeurs ont subi exactement le même test sauf que dans cette deuxième session, une information sur le statut des voix du locuteur était donnée : pré ou post, chirurgie ou rééducation. Nous avons équilibré cette information de façon soit à renforcer le jugement porté au préalable (ex : voix A préférée à la voix B en aveugle ; A informée ensuite comme voix post thérapeutique, B comme pré thérapeutique), soit à contrarier le jugement (ex : voix A préférée à la voix B en aveugle ; A informée ensuite comme voix pré thérapeutique, B comme post thérapeutique) indépendamment de la réalité de façon à contrôler parfaitement l’équilibre des influences. Nous avons ensuite analysé les résultats de l’écoute informée (renforcée ou contrariée) vs l’écoute aveugle.

Résultats

Dans le cas de l’écoute influencée renforcée (voix préférée en aveugle mise en correspondance à voix post thérapeutique en situation informée), le renforcement est observé de façon significative. La préférence est accentuée de 17% en moyenne.

Dans le cas de l’écoute influencée contrariée (voix préférée en aveugle mise en correspondance à voix pré thérapeutique en situation informée), le changement de décision est majeur. Nous observons des inversions de préférences et la droite de corrélation du jugement_informé en fonction du jugement_aveugle est proche de zéro (0.13), ce qui signifie que la note avec information contradictoire est presque indépendante de la note obtenue en aveugle. Autrement dit, la perception du thérapeute est fortement influencée par des processus cognitifs top-down (« une voix post thérapeutique est toujours meilleure qu’une voix pré thérapeutique ») et que cette information le rend « sourd » à des phénomènes qu’il a perçu lors de la phase aveugle.

Conclusions

Nous pouvons aussi interpréter ce phénomène comme une capture attentionnelle (« on me dit que c’est post thérapeutique, je n’entends que ce que je veux entendre : l’amélioration »). Les résultats semblent converger vers l’extrême nécessité d’utiliser uniquement des évaluations perceptives en aveugle pour réaliser un bilan perceptif d’une dysphonie.

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