INFLUENCE DE L’ACCENT REGIONAL DANS LA PERCEPTION DES TROUBLES DE LA VOIX

Juliette Roquel, Alain Ghio, Médéric Cyrus-Gasquet, Antoine Giovanni

Laboratoire Parole et Langage, CNRS UMR 6057 & CHU Timone, Université d’Aix-Marseille

alain.ghio@lpl-aix.fr

Objectifs. La plupart du temps, les patients dysphoniques ou dysarthriques sont évalués perceptivement par les cliniciens qui écoutent le locuteur et attribuent un degré de sévérité au dysfonctionnement. Ce type d’évaluation reste sujet à une importante variabilité que nous cherchons à comprendre et limiter. Il est possible d’expliquer cette variabilité perceptive par le fait que :

– la parole transporte un flot d’informations très riches et variées (sons porteurs de sens, éléments lexicaux, structure syntaxique, information sémantique contextuelle, état émotionnel ou physiologique du locuteur, origine sociale ou géographique…) desquelles le clinicien doit extraire l’information qui porte uniquement sur le dysfonctionnement en faisant abstraction des autres sources d’information qui peuvent être considérées, dans cette tâche, comme du bruit ;

– la tâche est un jugement de qualité incluant des dimensions subjectives, prescriptives ou normatives, ce qui n’est pas une tâche linguistique ;

– les standards cognitifs de l’auditeur relatifs au jugement de qualité varient notamment en fonction de processus extra/paralinguistiques et des sous-systèmes phonologiques spécifiques à chaque auditeur.

Notre objectif était de confronter des spécialistes (orthophonistes, phoniatres) à deux formes simultanées de variations par rapport à une représentation « normative » notamment en mesurant l’influence de l’accent régional dans la perception des troubles de la voix et de la parole.

Matériel et méthodes. 30 locuteurs ont été sélectionnés sur de la lecture de texte : 15 avec un accent méridional marqué, 15 sans accent marqué (un jury de 6 auditeurs méridionaux a validé cette dichotomie). Chaque groupe était composé de 5 locuteur dysphoniques, 5 locuteur dysarthriques et 5 locuteurs « sains ». Nous avons fait écouter ce corpus de façon aveugle et aléatoire à un jury d’écoute composé de 11 experts en évaluation vocale appartenant à différentes villes de France : Marseille (4), Lyon (3), Besançon (3) et Paris (1). La tâche était de classer les voix sur 4 niveaux (0 = normal, 3= dysfonctionnement sévère) selon quatre dimensions : (a) dysfonctionnement phonatoire, (b) dysfonctionnement articulatoire, (c) dysfonctionnement mélodique et rythmique, (d) dysfonctionnement nasal et vélaire.

Résultats. Les résultats portent sur 1320 jugements perceptifs individuels. Chaque dimension (phonation, articulation, prosodie, nasalité) a été observée séparément. Nous avons analysé les résultats en tenant compte à la fois de l’accent du locuteur (méridional vs non méridional) mais aussi de l’origine des auditeurs (Marseille vs autres sites). L’analyse statistique des données montre une forte variabilité des réponses. La cohérence intra-groupe est moyenne.

– Au niveau phonatoire, la dysphonie moyenne ou sévère est perçue de façon identique par les deux groupes d’auditeurs quels que soient les locuteurs. En revanche, l’absence ou la présence légère de dysphonie est jugée différemment : les locuteurs méridionaux non dysphoniques sont perçus dysphoniques par les auditeurs non méridionaux (effet de seuil).

– Au niveau de la perception des troubles articulatoires, les auditeurs non méridionaux sont moins sévères dans leur jugement avec les locuteurs méridionaux qu’avec les autres locuteurs, ce résultat s’inversant chez les auditeurs marseillais (effet atténuateur : on évalue avec plus de tolérance ce qui nous est moins familier).La perception de la dysprosodie est trop incohérente pour fournir des résultats concluants. De même, l’analyse des résultats sur les troubles de la nasalité est inexploitable car nos locuteurs avaient peu de troubles de ce type là.

Conclusions. Contrairement aux éléments d’enquête qui ont précédé le travail expérimental et qui laissaient apparaitre une « banalisation » de l’accent régional dans la prise en charge des troubles de la voix et de la parole, nos résultats montrent que cette forme de variation interfère avec la perception du dysfonctionnement.

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