VOIX, EMOTIONS, REEDUCATION : UN LIEU DE RECIPROCITE

Claire Pillot-Loiseau

Laboratoire de Phonétique et Phonologie CNRS UMR 7018, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle

claire.pillot@univ-paris3.fr

Le concept d’émotion (e-movere, en latin, déplacer, faire sortir mais aussi émouvoir), implique l’extériorisation d’un sentiment, mais signifie également la réaction de l’organisme à certains événements inattendus sur les plans moteur, physiologique, interactionnel, du sentiment, et socio-culturel (Scherer 2000). L’émotion dans son aspect visuel a été largement illustrée par le passé, comme le témoignent par exemple les expressions faciales révélées par les estampes de Charles Le Brun (1727), ou bien, plus éloignées de notre civilisation mais non moins proches des précédentes, les mimiques faciales dans la technique de chant sans paroles chinois « Tan te » : citons parmi ces manifestations expressives : la joie, la jalousie, la peur, la colère, le désespoir, la vénération, l’admiration, le désir, la douleur, la tristesse, la compassion, le mépris, l’horreur, l’effroi… Ces attitudes renvoient à des patterns bien définis sur le plan visuel, mais aussi sur le plan acoustique concernant la voix et la parole : par exemple, la colère se manifeste par : une forte intensité, une qualité vocale pouvant être soufflée, de mécanisme 1, avec de brusques changements de hauteur sur les syllabes accentuées, une fréquence fondamentale moyenne très élevée et une plage de variation de cette fréquence très large, un débit assez rapide, peu de pauses, une articulation tendue, un F1 élevé de petite largeur de bande, un jitter élevé et plus d’énergie dans les hautes fréquences (Murray et Arnott 1993 ; Juslin et Laukka 2003 ; Scherer 2003). Concernant la voix chantée, dans l’Opéra classique par exemple, il a été trouvé une corrélation négative entre la tristesse et l’amplitude du formant du chanteur (Siegwart et Scherer 1995). Exprimer ainsi les émotions suppose un haut degré de liberté dans l’utilisation de l’appareil vocal et articulatoire.

La dysphonie, affectant la voix parlée et ou chantée, peut signifier une impossibilité de s’extérioriser, de sortir de soi (Sabrié et Rémy, 2012), et se traduit souvent par un défaut de maniabilité vocale. Les liens entre sphère émotionnelle et voix sont réciproques dans la mesure où la voix peut être influencée par l’émotion, et où l’émotion peut entraîner un certain type de production vocale. Cette réciprocité peut devenir conflictuelle en cas de dysphonie. Afin de connaître la nature de l’altération de ces liens entre voix et émotions, nous avons mené une enquête auprès de 200 sujets. Les tout premiers résultats montrent que, pour ces personnes, les émotions, positives ou négatives, ont une répercussion sur leur voix parlée, surtout s’ils bénéficient d’une rééducation vocale. Tous les sujets ayant bénéficié de cette prise en charge affirment avoir été aidés pour gérer leur voix parlée par rapport à leurs émotions, notamment par la prise de conscience et la reconnaissance de celles-ci.

Quelques pistes rééducatives, dont certaines ont été avancées par Osta (2009), peuvent être dégagées de ces observations : réhabilitation des moyens expressifs, réétalonnage des sensibilités internes, détection et compréhension des émotions, revalorisation narcissique, reconnaissance, identité, et richesse de la personnalité. Une prise de conscience de ces états émotionnels que véhicule la voix permet de pouvoir les gérer, notamment en gérant sa respiration ; le dysphonique ne subit alors plus d’états émotionnels négatifs mais peut s’en servir comme messages dans la communication : « l’émotion est une richesse pour la voix, elle la fait vivre, lui donne un sens, un contenu, elle la colore, la rend créatrice » (Estienne 1998) : voix, émotions et rééducation entretiennent ainsi des interrelations réciproques.

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